Tout ce que nous pouvons faire, c'est de s'en moquer ainsi
Andréanne Béguin et Clémence Elman
Résidence / 01 déc. – 31 déc. 2026
Quel est le point commun entre David Cameron, Gloria Steinem et Crosby, Stills & Nash ? Dans les limbes d’Internet, on trouve des photos d’eux avec des oreilles de lapin : faites au Premier ministre britannique par un joueur de rugby devant le 10 Downing Street ; que la militante féministe se fait à
elle-même après une mission d’infiltration comme serveuse au Playboy Club de New York ; faites réciproquement entre les membres du groupe rock-folk.
Ce geste des oreilles de lapin, appelé en anglais bunny prank, qui n’existe qu’en photographie, et ce depuis ses débuts, reste pourtant inexploré dans l’histoire du médium. C’est précisément à l’endroit de cette absence que se construit l’exposition de Clémence Elman à Image/Imatge.
À partir d’un point de départ anodin, l’artiste se perd volontairement dans une pérégrination extensive, aussi bien autour des significations possibles de cette mimique que de ses correspondances formelles. En essayant de remonter la piste de ces oreilles de lapin, on leur trouve une possible origine dans les cornes du cocu au Moyen Âge, humiliantes pour la virilité de l’homme trompé, elles-mêmes inspirées du coucou, cet oiseau qui fait son nid dans celui des autres. Clémence Elman, pour créer les images de cette nouvelle série, procède de la même manière, par enchâssement des récits et des références. Elle revisite des clichés existants par des mises en scène en studio ; elle zoome sur les mains et leur chorégraphie ; elle traque, dans le paysage béarnais, des réminiscences visuelles de la verticalité de ces deux doigts dressés. Outre sa conception en arborescence, l’exposition déploie, dans sa formalisation, une multiplicité de typologies d’images, de la prise de vue en studio à la planche-contact.
L’artiste tisse, tout autour de ce signe énigmatique, une toile qui entremêle une réflexion conceptuelle sur l’humour et des emprunts à la culture populaire. Sont mis sur le même plan Chantal Goya et la subversion des rapports de pouvoir dans la photographie. De la même manière, elle enrichit son travail de prises de vue par la constitution d’un corpus d’images extraites du flux d’Internet, mais aussi de fonds d’archives de photographies vernaculaires et familiales. Celles-ci, généralement considérées comme des documents, trouvent dans l’exposition une vie d’œuvre grâce à des interventions plastiques et à leur coexistence, voire leur fusion, avec les photographies de l’artiste. L’intime d’un cliché familial s’insère alors dans le phénomène anthropologique du bunny prank, jusqu’à ce que l’humour soit pris au sérieux pour sa capacité redoutable à déconstruire, déjouer et diffracter des habitudes, des comportements et leurs sens cachés.
Cette résidence s'inscrit dans le cadre du dispositif Capsule - Programme de résidences photographique soutenu par le Ministère de la culture et donnera lieu à une exposition au centre d'art en 2027.
Curatrice et critique d’art, Andréanne Béguin est intéressée par la pluridisciplinarité et le croisement entre des formes artistiques et des questionnements ancrés dans la société actuelle : économiques, politiques, sociologiques, environnementaux, féministes.
Sa pratique se joue des incohérences et des scories du système capitalisme et de la pensée logistique, par des confrontations avec des périodes historiques prémodernes, et particulièrement le Moyen-Âge. L’approche transhistorique et les changements de temporalité et d’échelle opérés, avec la complicité des artistes, permettent de faire jaillir, dans le creux de l’Histoire, de nouveaux récits et contre-discours. La volonté de réécriture est double : s’intéresser aux
marges et micro-histoires pour faire entendre d’autres voix mais aussi faire parler les passés précapitalistes pour réenchanter le présent et trouver de nouvelles manières de l’habiter.
Née en 1992, Clémence Elman a passé son enfance à Pau. En 2015, elle sort diplômée en sciences politiques de l’IEP de Toulouse. A la suite de cela,
elle intègre l’Ecole nationale supérieure de la photographie (ENSP), à Arles, dont elle est diplômée en juin 2020.
Sous la forme de documentaire-fiction photographiques, Clémence Elman construit des récits dans lesquels le personnel se lie au sociologique/politique. Sa famille, ou les entités auxquelles elle se sent connectée sont des points de départ et deviennent des amorces pour jouer avec les projections sociétales, les mythes et les fantasmes collectifs. Venant du champ des sciences sociales, elle mélange dans ses projets lectures et réflexions dans les domaines de la sociologie et de l’anthropologie, ainsi qu’un travail d’observation d’archives photographiques (familiales, amateurs). Cette matière,associée à ses pérégrinations, constitue le terreau de ses mises en scène et des éléments présents dans les représentations qu’elle (re)constitue.